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The Other Voices, dans l’univers des tribute bands

The Other Voices, dans l’univers des tribute bands

Usurpateurs, imitateurs, les tribute bands, ces groupes qui rendent hommage à un groupe original en reprenant fidèlement ses chansons, étaient mal vus en France. Mais les regards changent et le succès public est aujourd’hui au rendez-vous. Au civil, Bernard Cabarrou dirige d’une main de maître la Maison du savoir, un centre culturel de haut niveau dans la campagne de Saint-Laurent-de-Neste. Et parfois, le vendredi soir, Bernard est le frontman de The Other Voices, se substituant brillamment (si ce n’est avantageusement) à Robert Smith, le chanteur de The Cure. Comme ce 27 septembre sur la scène du Bikini, grosse salle de la banlieue de Toulouse qui a fait le plein pour une soirée années 80 avec tribute aux Cure puis à Depeche Mode.

Le rock indé est un gun club

Il est tellement gringalet qu’il doit constamment remettre en place sa guitare qui lui tombe des épaules. Et pourtant quand il se met à chanter, on croirait entendre Robert Smith. D’ailleurs comme l’explique Nicolas Kauffmann, le batteur et créateur du groupe, fan des Cure depuis toujours, « lors de l’audition, Bernard a fait « Test, test, micro » et il était déjà pris ».

C’est que le chanteur des Hautes-Pyrénées a sa petite expérience dans le milieu du rock écorché. « Je suis à l’origine du collectif Sibyl Vane formé à Pau il y a une quinzaine d’années. Un truc un peu crypto-communiste au départ. On était dans le do it yourself, on faisait des éditions limitées, des livrets illustrés originaux de 30 pages. Puis le groupe a grossi au point d’être produit par le batteur d’Arcade Fire et le pianiste de Bowie dans un studio de Montréal. Mais on avait beaucoup de mal à tourner. Le milieu du rock indépendant a fini par m’écœurer. Quand tu chantes et tu composes, c’est un risque énorme émotionnellement. Tu joues trois quarts d’heure où tu as donné ta vie, mais les gens sont là pour te juger. La moitié de la salle est composée de musiciens dont la bienveillance ne te frappe pas. J’ai aussi enregistré un maxi sous le nom de Lady Into Fox, quelque part entre Nick Cave et Phoenix, mais je n’ai pas eu envie de mendier des concerts. On en est presque à payer pour jouer. J’ai failli arrêter complètement, mais un copain chanteur-performeur, Eddy Crampes, m’a conseillé de jouer des morceaux qui me font plaisir sans jouer ma vie. »

« Quand tu chantes et tu composes, c’est un risque énorme émotionnellement. Tu joues trois quarts d’heure où tu as donné ta vie, mais les gens sont là pour te juger. La moitié de la salle est composée de musiciens dont la bienveillance ne te frappe pas. »

C’est là que Bernard est tombé sur l’annonce pour devenir chanteur d’un groupe hommage aux Cure. « À l’audition, je ne connaissais pas les gars, mais ce sont devenus des amis. C’est la démarche inverse du groupe de rock indépendant, là les gens sont fédérés autour d’un projet. Dans un tribute band, le côté ego est évacué d’office puisque personne ne compose, et puis c’est un projet dans lequel je n’ai pas le lead : c’est Nicolas, le batteur, qui est ultra-fan depuis qu’il est tout petit. » Et le voilà embarqué dans une histoire qu’il aurait raillé avec mépris quelques années auparavant : un tribute band !

Quand Robert sort de Cure.

The Other Voices

Dans la loge avant le concert, Nicolas, le fondateur, nous raconte son histoire d’amour avec les tributes : « J’ai 4-5 groupes que j’aime plus que tout. J’avais déjà un cover 90’ et un tribute à Pearl Jam. Au départ, j’ai lancé ça en me disant que ce serait facile, que je n’aurais pas besoin de bosser comme je connaissais les morceaux par cœur. Au final, ça me prend plus de temps au niveau communication, vidéos de fond de scène, démarcher, centraliser tout. » Nicolas a recruté des musiciens d’univers assez éloignés. Arnaud Ruiz, guitariste métalleux issu du groupe Mesmerize qui a sorti un album en 1998 et a joué dans l’ancien Bikini avant sa destruction lors de l’explosion de l’usine AZF. Il a pu faire son « coming out » pop-rock en découvrant The Cure : « Maintenant, je ne suis plus obligé de mentir et je peux dire que j’adore ». Il joue aussi dans un trio jazz avec Olivier Nebout, le clavier, pianiste jazz à l’origine mais qui se plie volontiers aux synthés eighties. Et Fred Pesce, bassiste, complète le quatuor. C’est celui qui a le plus le look Cure : « Quand j’avais quinze ans, je me lookais, je m’imaginais à la place de ces groupes-là. » Bernard chambre : « D’ailleurs, Fred a été recruté pour le quota beau gosse et sa gueule de Nicola Sirkis. » Et peut-être aussi pour ses qualités de musiciens : « Sur certaines lignes de basse, Fred joue plutôt des parties de lives. Il arrive qu’on prenne certaines libertés : sur « Close To Me » par exemple, quand les Cure le jouent en live, ils simplifient vachement. Nous, notre pianiste jazz fait toutes les parties clavier. » Comme quoi, même dans le tribute, il peut y avoir une petite place pour l’interprétation.

« Comme un groupe de bal »

Bon on parle des Cure, mais au fait, vous voyez ? Mais si : les grands manteaux noirs, le maquillage cadavérique, l’air disgracieux, les cheveux qui volent comme des corbeaux, les synthés et la réverb’ d’outre-tombe. Un groupe mythique du rock lugubre et dépressif, la cold wave, intronisé au Hall Of Fame. Eh bien, The Other Voices prend le contrepied : eux ne se déguisent pas contrairement à d’autre tribute bands : « C’est quand même un milieu curieux, confirme Bernard. La plupart des tributes aux Cure se déguisent. Enfin tant qu’ils ont des cheveux. Il y a un très bon groupe belge, mais ils sont rasés. Il existe toute sorte d’hommages. À Toulouse, le groupe les Curistes joue dans un registre décalé avec Robert Smith qui sort de cure et qui est sur scène en peignoir… Moi, quand les fans crient « Robert » pour rigoler, je réponds que j’ai déjà un prénom assez pourri comme ça : Bernard ! » Bernard a un peu de mal à s’identifier avec sérieux : « Il y a un morceau que je n’assume pas, « Boys don’t cry ». C’est l’un de ceux que je joue le plus mal, je ne me sens pas crédible. » Arnaud coupe : « Ah forcément, Monsieur est resté un rocker, un puriste, si on l’écoutait, on s’arrêterait aux premières démos. »

« C’est quand même un milieu curieux, confirme Bernard. La plupart des tributes aux Cure se déguisent. Enfin tant qu’ils ont des cheveux. »

L’imitation reste du côté de la musique : « Avant, je bataillais pour que mes morceaux ne sonnent pas Cure et on ne m’a jamais dit que je chantais comme Robert Smith, et là il se trouve que j’ai une tessiture proche de la sienne alors que je n’essaie pas de l’imiter. On est un peu comme un groupe de bal – de bal triste comme c’est les Cure – -mais le but c’est uniquement de faire plaisir aux gens. Et moi-même je n’avais jamais fait de musique pour me faire plaisir. Au final, il y a des chansons que j’ai tellement écoutées que j’ai l’impression que ce sont mes morceaux. » Pour autant, Bernard a encore besoin d’un prompteur !

On ne peut pas tromper mille personnes une fois.

Au Bikini, The Other Voices fêtaient en grande pompe les 30 ans de l’album Disintegration en le jouant dans son intégralité. Le public a adoré. Mais quel est-il ce public qui va voir la copie plutôt que l’original ? « Il y a des gens qui ne connaissent que les gros hits, mais il y a aussi des fans qui connaissent mieux que nous les chansons et qui ont vu le groupe 42 fois », explique Bernard, relayé par Fred : « C’est un contrat, comme au théâtre : les gens font comme si mais ils ne sont pas dupes. » Arnaud confirme : « Chez The Cure, c’est très codifié, sur certains morceaux comme « Play for today », le public chante les lignes de synthé, ou la ligne de basse à la fin de « A forest », mais il ne chante pas en même temps que le chanteur. » Bon, vu le succès, à quand la première partie de The Cure ? « Ça se fait aux États-Unis : je sais qu’un tribute à Joy Division a joué en ouverture de New Order. » Un technicien se marre : « Le top, ce serait d’avoir The Cure en première partie. »

« Le premier concert, ça fait bizarre, tu es habitué à jouer tes compos devant 30 personnes, là le public est conquis d’avance, déjà fan de nous. On se sent un peu escroc »

Ajourd’hui, le tribute remplit les salles. Mais n’a-t-on pas l’impression d’usurper le succès des autres ? Bernard repose la question : « Il demande si on n’est pas fatigués d’être des escrocs. » C’est Arnaud qui répond : « Le premier concert, ça fait bizarre, tu es habitué à jouer tes compos devant 30 personnes, là le public est conquis d’avance, déjà fan de nous. On se sent un peu escroc ». Olivier précise : « Mais c’est bon enfant, on se marre on signe des autographes. » Bernard : « Quand on m’a demandé un autographe la première fois, j’allais refuser et puis finalement j’ai écrit une injure raciste et j’ai signé Arnaud. » Arnaud qui découvre d’autres plaisirs de la célébrité par procuration : « Quand tu joues tes morceaux, les gens les découvrent et ne peuvent pas chanter, alors que là, le plaisir est immédiat. »

Un autre, de plaisir immédiat (on dirait une pub pour préservatifs !), c’est d’écouter sur Spotify les albums de Sibyl Vane – The Locked Suitcase et Paradoxes – et de Lady Into Fox. Parce qu’un monde où on donne la chance à des talents originaux, où on est plus curieux et moins à se contenter de faire comme tout le monde, ça aurait du chien (expression d’époque garantie). Et on sait que t’es curieux, sinon tu lirais pas Yvette, alors on compte sur toi.

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