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David Fray, le haut du panier du piano

David Fray, le haut du panier du piano

Après avoir écouté ses enregistrements de Bach ou de Schubert, le rencontrer est plus qu’une fierté, c’est un honneur. Il s’agit de David Fray, actuellement l’un des tout meilleurs pianistes français – on dit toujours « l’un des » pour ne froisser personne. Lorsque tu auras ce magazine entre les mains, lui sera entre le Texas et la Floride, certainement en plein préparatifs pour un récital dans l’une des plus prestigieuses salles du monde. Et c’est un enfant du pays, un petit gars de Barbazan-Debat !

 BARBAZAN-DEBAT / ESCALADIEU. – Fray, ça ne te dit rien ? Si tu aimes le foot tu connais bien un Sébastien Frey, si tu aimes la chanson, un Hugues Aufray, mais David Fray tu n’as jamais entendu ? Eh bien tu rates quelque chose en ne t’intéressant pas à la musique classique. Tu rates des interprétations exceptionnelles d’expressivité qui font de David Fray, 38 ans, un pianiste recherché. Sa spécificité d’interprète, c’est lui qui en parle le mieux : « Ce que j’aimerais que l’on retienne de ma musique ? Déjà ce n’est pas ma musique, je n’en suis que l’interprète. Les qualités que je prise le plus sont l’intensité expressive et la poésie. J’aime voir chez l’autre quelque chose d’intense et une capacité à percevoir la beauté n’importe où. C’est le vrai rôle de l’artiste : extraire du réel le beau que l’on n’avait pas vu, un rôle de résistance dans une société consumériste. Si aujourd’hui on assiste à une résurgence des religions, c’est que nous vivons dans le trop-plein matériel, nous manquons de transcendance et nous avons un besoin de sens qui ne peut pas être comblé par l’horizon d’un quelconque black friday. »

« C’est le vrai rôle de l’artiste : extraire du réel le beau que l’on n’avait pas vu, un rôle de résistance dans une société consumériste. »

Il est comme ça, David. Si tu imaginais un pianiste comme quelqu’un de grisâtre et d’effacé, tu faisais fausse route. David est enthousiaste, en perpétuel bouillonnement. Ses idées virevoltent comme sa chevelure dans le vent qui souffle sur l’abbaye de l’Escaladieu en ce lendemain de tempête. D’ailleurs, son maître au Conservatoire de Paris, Jacques Rouvier, le qualifiait de « chien fou ». « Quand on a un caractère impulsif, on vous met plutôt entre les mains des compositeurs romantiques échevelés. Moi ceux que j’aime, ce sont Schubert, Bach, Mozart, l’école qui demande la plus parfaite maîtrise. Mes professeurs ne m’auraient jamais imaginé jouer ce répertoire. Car ce que vous avez été dans votre enfance ne disparaît jamais. Et pourtant Schubert est le compositeur le plus proche de ma sensibilité. Je me coule de manière naturelle dans le tragique de sa musique qui s’accompagne d’une lumière réconfortante. » La classe je t’ai dit.

« Quand on a un caractère impulsif, on vous met plutôt entre les mains des compositeurs romantiques échevelés. Moi ceux que j’aime, ce sont Schubert, Bach, Mozart, l’école qui demande la plus parfaite maîtrise. »

Chi va piano…

David Fray a commencé le piano à Tarbes en toute simplicité, « à l’âge de 4 ans, dans un cours privé. Mes deux parents étaient professeurs de l’Éducation nationale, mélomanes, un peu musiciens en amateurs. Surtout, comme beaucoup de parents, il leur semblait important que mon frère et moi apprenions la musique. Mais ils n’ont jamais eu l’idée que je pourrais avoir un talent particulier. Je n’ai pas été coaché pour devenir concertiste. » À 7 ans, David intègre le conservatoire de Tarbes, où il est « encouragé, stimulé ». Vu comme un virtuose en puissance ? « Je ne sais plus. On vous dit tellement de choses. À combien c’est arrivé sans qu’ils n’aient ensuite la carrière escomptée ? Le succès vient du travail, qui ouvre des portes et permet des rencontres. » Il continue le conservatoire en parallèle du collège (Victor Hugo). Au lycée, il poursuit sa scolarité par correspondance afin de se consacrer au piano. Et à 17-18 ans, il intègre le Conservatoire national de Paris.

Mais à quel moment d’un jeune prometteur, d’un petit virtuose, devient-on un interprète ? « Certains ont une grande maturité à 25 ans, d’autres vont buter sur les mêmes choses à 50. La richesse de la vie intérieure n’est pas fonction de l’âge, mais de l’expérience, des douleurs que l’on traverse entre autres. Pour ma part, c’est lorsque je suis entré en classe de perfectionnement au Conservatoire de Paris en 2002 que j’ai commencé à me sentir considéré par mon professeur comme un musicien qui faisait ses propres choix. On desserrait mon harnais. Harnais qui était indispensable car la vraie liberté ne s’atteint qu’avec des contraintes. J’aime cette phrase du poète Novalis « En art, le chaos doit scintiller derrière le voile de l’ordre ». L’histoire de l’art est faite de transgressions. Ça ne signifie pas ne pas respecter l’œuvre du compositeur, mais savoir l’interroger pour mieux servir cette œuvre plus grande que vous, la rendre universelle et accessible. Pour cela il faut d’abord apprendre à jouer l’œuvre proprement avant de la « salir ». »

 « L’histoire de l’art est faite de transgressions. Ça ne signifie pas ne pas respecter l’œuvre du compositeur, mais savoir l’interroger pour mieux servir cette œuvre plus grande que vous, la rendre universelle et accessible. Pour cela il faut d’abord apprendre à jouer l’œuvre proprement avant de la « salir ». »

Revenons-en à sa carrière. En 2004, David est distingué au Grand Prix International de Montréal. « C’est là que ça a commencé à vraiment bien se passer, j’ai eu un petit agent et une petite maison de disques, qui m’ont mis le pied à l’étrier. Et des directeurs d’orchestre ou de théâtre ont cru en moi. » Depuis, David a signé chez Warner Music (ex-EMI) et les prix, les distinctions, les récompenses se sont enchaînés… on dirait la carrière de Boulevard des Airs ! « Révélation classique », « Victoire de la musique classique », etc. etc. Si tu tiens vraiment à tous les connaître, tu trouveras sa biographie sur internet, parce que David n’aime pas tellement les médailles : « J’ai eu un grand-père grand résistant, déporté, qui avait été fait commandeur de la Légion d’Honneur dans l’ordre militaire, de quoi j’aurais l’air de l’obtenir comme musicien ? »

« La vie d’un soliste n’est pas aussi glamour qu’on peut le penser. Elle est faite de salons d’attente d’aéroports et de repas dans des chambres d’hôtels. »

Aujourd’hui, David Fray se produit dans le monde entier où il constate « l’universalité de la musique classique européenne. On est capable de se rejoindre grâce au non-verbal. On ne fera jamais mieux que ça. » Mais entre le Japon, l’Australie, les États-Unis, l’Autriche, que sais-je, « la vie d’un soliste n’est pas aussi glamour qu’on peut le penser. Elle est faite de salons d’attente d’aéroports et de repas dans des chambres d’hôtels. Pendant longtemps je jouais uniquement comme soliste, en récital ou avec un orchestre. Mais j’aime de plus en plus partager la scène en interprétant de la musique de chambre. » On ne parle pas de chambre d’hôtel là, mais de partitions composées pour de petits ensembles instrumentaux. Comme ces Sonates de Bach qu’il a enregistrées début 2019 avec son ami le violoniste virtuose Renaud Capuçon.

De grands projets pour nous !

Alors depuis quelques années, David Fray est revenu au pays après avoir vécu 20 ans à Paris. Dans son village natal de Barbazan-Debat même. « C’est lorsque l’on revient qu’on se rend compte de la chance qu’on avait de voir les montagnes. Je ne suis pas un montagnard, mais j’aime la contemplation, les plaisirs simples de la nature. » Son épouse, la metteuse en scène d’opéra italienne Chiara Muti, voyageant également beaucoup, il avait besoin de retrouver un foyer, et la campagne. « Il y a deux aspects essentiels pour moi dans la campagne : le silence et la sensation du temps. Or la musique est un art du déroulement du temps. Dans les grandes villes, on court après l’efficacité. Il faut savoir se préserver des moments inutiles. Ce sont eux qui construisent. Il n’y a rien de pire que l’idée du rendement. Même les entreprises en prennent conscience. »

De retour en Bigorre, David voit grand pour nous. « Revenir vivre ici m’a donné l’envie, modestement, de faire quelque chose pour mon territoire, de créer un festival avec des amis. » Ses amis qui sont les plus grands musiciens de la planète, on le rappelle comme ça, ça ne coûte rien. Un festival dont Yvette te révèle le nom en avant-première : L’OFFRANDE MUSICALE. Ça aura de la gueule ou bien ? Le 23 septembre 2020, David donnera un concert de présentation du projet avec Renaud Capuçon à l’abbatiale de Saint-Savin, au-dessus d’Argelès, pour lancer ce nouveau festival dès 2021. Un festival qui veut « participer à valoriser les Hautes-Pyrénées à la hauteur de ses atouts », en investissant des lieux patrimoniaux du département, et amener à la musique classique un public plus large que les aficionados. « La musique classique n’est pas faite pour un public particulier, il n’y a aucune raison pour qu’un territoire rural n’ait pas une belle offre. » Et la demande est là quand on voit que les jauges des concerts de classique de Piano Pic (un festival autour du piano dans la vallée de Bagnères en juillet), du festival de musique sacrée de Lourdes (dont la 53e édition aura lieu en avril prochain), de l’Ensemble Instrumental de Tarbes, des Escales d’Automne ou du Parvis sont systématiquement pleines. « Que le premier contact soit par des musiques de films ou des spots publicitaires, la musique classique fait déjà partie de notre univers à tous. »

Bigourdan, c’est le moment d’aider David contre le Goliath du « on ne change rien » et du « les caisses sont vides » en devenant bénévole si tu es compétent, mécène si tu es riche et ou généreux, ou si, comme Yvette, tu n’es ni l’un ni l’autre, en devenant la groupie du pianiste !

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