Mon papi « Gaby », c’était un boxeur. Amateur, certes, mais je vous assure que du haut de son mètre soixante cinq, le type, il savait cogner. Faut dire que dans les années 40 et 50, tous les jeunes ou presque, ils boxaient. Il n’y avait pas pléthore de sports. La boxe, c’était le foot d’autrefois. À Tarbes, comme partout en France, le monde tournait autour des rings. Inlassablement, lors des repas de famille, mon papi parle noble art. Et des noms reviennent sans cesse : Gracia, Polanco, Péteilh… Il est intarissable sur le sujet. « Guy Gracia, quel champion ! Et Riri Péteilh… Va voir Riri Péteilh », qu’il me répète depuis des mois. J’ai obéi. Direction la rue Michelet pour toquer à la porte de Monsieur Henri Péteilh. Pas de réponse. En bon journaleux, j’ai fouiné. Un coup de fil à Laurent Vegas, boxeur et coach de ses deux champions de fils : Meryl et Mathis. « Vous devriez joindre Gérard Fernandez, il connait bien Monsieur Péteilh ». Gérard Fernandez, ancien boxeur coaché par « Riri », m’apprend que je ne risque pas de le trouver chez lui, car il a posé ses valises à l’Ayguerote. Mais par le biais de son neveu Jean-Pierre, il m’est possible de le rencontrer, car certains samedis, il emmène son oncle en balade et dans son ancienne maison de famille de la rue Michelet. C’est ainsi que rendez-vous fut pris avec « Riri », un samedi après-midi, puis un autre. On a parlé de la vie, du temps qui passe, du Tarbes d’autrefois et de boxe, bien entendu.
Premier Round
Le Martinet, les victoires et le Ring Bar
C’était il y a presque 100 ans. Et pourtant, dans l’esprit d’Henri Péteilh, c’est comme si c’était hier. Cette horde de travailleurs de l’arsenal qui par milliers se déplaçaient en vélo dans les rues de Tarbes après leur longue journée de labeur. Les terrasses des cafés bondées quand le soleil pointait le bout de son nez. Ces femmes et ces hommes endimanchés qui n’avaient d’autres occupations que de flâner et de refaire le monde. Et tous ces jeunes qui, pour éviter de chaparder et de mal tourner, décidaient plutôt d’enfiler des gants de boxe pour taper dans des sacs. Il y a presque un siècle, les rings de Tarbes étaient au coeur de tout. Les rectangles verts dédiés aux ballons, ovales ou ronds, n’avaient pas encore la même importance. C’est la boxe qui attiraient les foules. Et s’il en est un qui peut se souvenir de tout cela, s’il en est un qui peut nous permettre de replonger dans ces années où les castagnes se déroulaient entre seize cordes, c’est Henri Péteilh. Il fût l’un de ces jeunes tarbais qui cognait dans les règles pour s’exprimer, qui maniait le « noble art » pour exister. Et il cognait sacrément bien le « Riri ». Après sa belle carrière professionnelle, il a tout bonnement régné sur la boxe à Tarbes, endossant tour à tour les rôles d’entraineur ou de promoteur. Il avait même son bar et sa salle, et pas un combat ne se tenait sans que Riri n’ait son mot à dire. De grandes soirées boxe à Tarbes, il y en a eu à la pelle. On ne peut qu’imaginer la somptueuse Halle Marcadieu submergée par des centaines de spectateurs venus assister au combat de Marcel Cerdan fils. Comme on aurait aimé y être. Grâce à nos deux rencontres avec Monsieur Péteilh, on y était presque. On a voyagé dans le temps avec lui, grâce à ses boîtes à souvenirs remplies de coupures de presse. Henri Péteilh, il a beau avoir 91 ans et plus toutes ses dents, il a gardé son punch, son oeil vif et sa passion pour la boxe. Entouré de Jean-Pierre, son neveu et de Gérard Fernandez, l’un de ses anciens disciples, nous voilà un café à la main et la tête dans des boîtes à chaussures regorgeant de vieux journaux. « Je ne sais pas où il a mis toutes ses photos malheureusement », déplore Jean-Pierre. On espérait tellement tomber sur une mine d’or. Pas grave… privé de la vue, on tendra mieux l’oreille. Commençons par le commencement. Henri Péteilh allait à l’école Paul Bert, à trois pas de la maison familiale de la rue Michelet. « Je suis né dans ce quartier. Mon grand-père habitait rue du Martinet. J’ai eu un frère ainé. Pierrot. Il est né en 28, moi en 32. Mon père travaillait à l’usine de forage près de la piscine Nelly (actuellement RG Room), il était ajusteur. Ma mère ne travaillait pas. Sauf pendant la guerre, comme toutes les femmes, elle était réquisitionnée à l’arsenal ». Ce n’est qu’au collège, à l’âge de 14 ans, qu’Henri enfile des gants pour la première fois : « Je ne me souviens plus où j’étais au collège, mais je me souviens quand j’ai commencé à boxer à l’U.A.T. Je n’ai jamais pratiqué un autre sport. Je n’étais pas spécialement bagarreur. J’étais sérieux et sage ». Jean-Pierre, assis de l’autre côté de la table en formica rouge rétorque : « En ce temps là, on avait pas trop le choix ». Henri monte donc enfin sur un ring à l’adolescence, imitant ainsi la plupart des autres gamins du quartier : « Tout le monde faisait de la boxe. Il n’y avait pas vraiment d’autres sports. Je n’ai pas su de suite que je deviendrai professionnel. J’ai progressé petit à petit. J’ai gagné beaucoup de combats amateurs ». Le champion de boxe des Pyrénées 1951 devient aussi tourneur fraiseur et bosse à l’arsenal.
Il tient pas en place Riri. Toutes les cinq minutes, il se lève, fait du café… « Il est comme ça, il faut qu’il bouge tout le temps », confirme son neveu. Depuis peu à l’Ayguerote, on sent que Riri est heureux de retrouver sa maison. Ça évoque en lui pas mal de souvenirs : « C’est une vieille maison que mes parents ont retapé. On a toujours vécu dans ce quartier. Autrefois, les gens se connaissaient tous. C’était plus vivant, les gens posaient une chaise devant la porte et discutaient. Il y avait des enfants partout dehors. La rue Foch était bondée. Il n’y avait pas grand chose à faire pourtant, mais on allait à la piscine Nelly, au cinéma le Caton, place aux bois, pour voir des films de cow-boys. On jouait au loto, on allait danser dans les bals, le dimanche ». Et il y avait la boxe bien sûr. Henri Péteilh était un poids plume ou léger : « J’étais un boxeur respectueux et calme. J’aimais maitriser. Je cherchais l’ouverture. J’étais précis et je frappais le foie ou le menton… ça, le menton, c’est terrible : c’est KO direct. J’ai du faire au moins 100 combats en amateur et environ 70 combats professionnels. Faut dire qu’à cette époque, on combattait beaucoup plus souvent ». Il n’y a pas eu que sur les rings que Riri Péteilh s’est fait connaitre à Tarbes. Alors âgé de 24 ou 25 ans, il achète un bar au 2 rue Larrey. Le Ring-Bar va devenir un lieu de vie incontournable pour les boxeurs, avec sa salle de boxe attenante, pour les militaires, cantonnés à quelques mètres, mais aussi pour bon nombre de tarbais. « C’était toujours animé et convivial », se souvient Gérard Fernandez. Jean-Pierre aussi a été marqué par le Ring-Bar : « On pouvait y manger de la soupe au fromage, des oeufs, et des huitres au nouvel an… J’ai appris la vie là-bas ! C’était mieux que regarder la télé. Il a eu une vie mouvementée Riri, il était chambreur et il se faisait respecter. Quand certains clients étaient borderline avec les serveuses, ils finissaient au tapis ou dans les bouteilles ! Il n’avait peur de rien ». Puis vient le temps de raccrocher les gants. La retraite sportive tombe précocement chez les boxeurs et puis, gérer un bar, c’est du boulot. Mais rassurez-vous, Henri ne se contente pas d’être tenancier. Il devient coach et organisateur. « Je suis KO » nous annonce Riri. Il est temps de conclure ce premier round. Rendez-vous est pris pour dans trois semaines, même lieu même heure.

Second Round
Le Ring Tarbais et les grands galas
Contrairement au dernier samedi, cette fois, le temps est pourri. Malgré la pluie, Riri est là, fidèle au rendez-vous. Pour ce second round, je voulais amener mon papi. Ils se connaissaient bien les bougres, ils ont boxé ensemble : « Gaby ! Un peu que je m’en souviens. C’était un bon boxeur le Gaby ». Et dieu sait qu’il en a connu et affronté des bons boxeurs le Riri : Lamperti, Candau, Manrique, Dhamani, Famechon, Frazier, Gracia et les frères Polanco… bref, tous les cogneurs du Wonderland tarbais* : « Polanco… je me souviens du bruit que ça faisait quand il frappait ». Après avoir connu tous ces grands champions et avoir goûté à l’ivresse de ses nombreuses victoires, impossible de dire adieu à la boxe. Henri Péteilh décide donc de devenir Prévôt (entraineur) et de créer son propre club, le Ring Tarbais, dont le siège sera le Ring-Bar : « Je voulais entrainer et former des jeunes ». Son neveu s’en rappelle bien, le Ring Tarbais, c’était d’utilité publique : « Il était un vrai éducateur pour tous ces jeunes qui venaient le voir. Le Ring Tarbais avait une vocation sociale ». Riri confirme qu’avec ces jeunes pugillistes, il y avait de la boxe au menu mais pas que : « J’en ai connu des beaux branleurs ». Gérard Fernandez se souvient de son entraineur : « Henri Péteilh, c’était quelqu’un de bien. Il était stressé mais passionné. Dans le quartier, il était partout, s’occupait de tout et tout le monde le connaissait. Au Ring Tarbais, la licence, c’était pas cher »… « quand ils payaient », balance alors Riri en mode uppercut au menton.
Quelques années s’coulent et nous voilà en 1962. Avec son ami Georges Vinuales, Henri Péteilh se lance dans l’organisation de combat. Lors de mes recherches de photos et d’images aux archives municipales, je suis tombé sur une pile de documents officiels, relatant les échanges nombreux entre le Ring Tarbais et la municipalité. Riri demandait régulièrement l’autorisation d’utiliser le Halle Marcadieu pour y organiser ses galas de boxe. Le 22 septembre 1962, Henri Péteilh devient officiellement organisateur. Lors de cette soirée, le combat vedette fut Sauveur Chiocca contre Lopez Rodriguez. Et grâce à son amitié avec Jean Bretonnel, entraineur et organisateur dès l’âge de 15 ans, le tarbais parvient à faire venir de superbes boxeurs sous la Halle. Les hommes de « Monsieur Jean » se nomment Ballarin, Nollet, Fincato ou Acariès. « Minal » Ballarin, un des plus prestigieux boxeurs français des années précédentes, débarque le 9 mars 1963, pour le deuxième gala organisé par Riri Péteilh et Marcadieu s’offre « une chaude ambiance populaire que seule la boxe sait créer », dixit la presse de l’époque. Grand fan de Marcel Cerdan, comme en témoigne la photo encadrée dans sa cuisine, Riri parvient à faire venir son fils, Marcel Cerdan junior, sous la Halle Marcadieu. Le célèbre journaliste boxe du journal l’Équipe, Georges Peeters, en fait même un article : « Une soirée qui s’annonce comme un succès sans précédent », écrit-il alors. On est en 1965 et il s’agit du 13e gala organisé par Henri Péteilh en seulement trois ans : « C’est un grand souvenir… Il n’était pas aussi fort que son père mais c’était un excellent boxeur ». Ce soir-là, pour son 14e combat pro, Cerdan junior battra le champion Henri Letellier, aux points.
Que ce soit le Ring-Bar, le Ring Tarbais ou les galas, tout ça, chez les Péteilh, ça se gère en famille : « Nous étions tous réquisitionnés, se souvient Jean-Pierre. On faisait tout en famille ! On était impliqué et on avait pas le choix ! Il y avait la nièce au bar, sa maman… Lors des galas, j’étais à la caisse. C’était une atmosphère particulière et pour adolescent c’était impressionnant ». Puisqu’on parle famille et que vous vous posez certainement la question, Riri a été marié deux fois mais n’a pas eu d’enfant.
Les années passent encore, on est dans les années 70 et 80 et la boxe décline. « Il y a eu de plus en plus de sports différents, et plus de télé. Les sports de combats se sont multipliés et il y avait forcément moins de pratiquants et moins de spectateurs. Et puis, avec la boxe, faut aimer se faire mal, faut être vaillant ». Peut-être plus tout à fait les qualités principales de notre époque et pour le Ring Tarbais, les difficultés sont réelles. Les archives le confirment, chaque évènement est un gouffre financier et Henri Péteilh demande régulièrement à Raymond Erraçaret de l’aider à joindre les deux bouts. « Mon oncle, pour tout ça, il y a laissé ses économies », glisse Jean-Pierre. Riri, c’était tout simplement le « Monsieur Boxe » local. Tout le monde le connaissait, le respectait. D’ailleurs, il n’a jamais lâché la boxe, il a fallu un virus chinois à la con pour le mettre KO : « Tous les soirs, il était à la salle ! Et puis il y a eu le covid, tout a été stoppé. Ça l’a beaucoup perturbé, déplore son neveu. Il sortait malgré le couvre-feu et la police l’a arrêté. Il ne l’a jamais attrapé mais après ça, il n’a plus été le même ». Et aujourd’hui, que reste-t-il de ces années boxe et de Monsieur Péteilh ? Les Tarbais se souviennent-ils de Riri ? « Avec le temps, les gens oublient, c’est comme ça. À l’Ayguerote, il s’emmerde. Il se balade un peu. C’est drôle, il y a parfois des gens qui le reconnaissent et qui viennent le saluer ». Désormais, et pour toujours, il y aura le 61ème numéro du magazine Yvette pour se rappeler.
Guy Gracia, le champion boxe trotter
Dans le petit monde de la boxe tarbaise, s’il est un qui sortait du lot, un qui a connu la gloire, c’est Guy Gracia. Les frères Polanco, Riri Péteilh et les autres boxeurs du Wonderland tarbais étaient excellents, mais Guy Gracia, c’était quelque chose, comme dit mon grand-père. Il a fait la couverture de nombreux magazines, Guy Gracia. C’était une star en Angleterre et il a combattu aux quatre coins du monde. Dans les années 50, nous avions un grand boxeur tarbais qui était considéré comme le meilleur poids léger français. Il est même parvenu au quatrième rang mondial. Malgré son palmarès et sa carrière, Guy était un homme abordable, tout le monde l’aimait, Henri Péteilh le premier : « On s’entrainait ensemble quand on avait 15 ans… Guy c’était quelqu’un de gentil et d’une grande humilité ». Gabriel Del-Arco (mon papi Gaby), qui boxait aussi au Wonderland étant jeune, était un de ses amis : « Il est parti très jeune de Tarbes pour sa carrière. Il revenait parfois, puis il repartait pour se battre ».
Guy Gracia est né en 1929 et commence sa carrière professionnelle en octobre 1949, par une victoire aux points, à Melun, face à un certain Ussin. Nous voilà en 1951, avec 9 victoires en autant de combats. Il concède alors un nul à René Bolivia, au Stadium de Paris. Première défaite, la même année, au Palais des Sports de Paris face à Louis Carrarra, qu’il avait pourtant battu quatre mois plus tôt. Guy Gracia empile ensuite les victoires jusqu’en 1953 et son premier combat à l’étranger, à Bruxelles, face à Janssens. Vistoire aux points. La même année, il affronte et bat Leandre Mateos à Tarbes. Ce sera son unique combat à domicile. En 1954, il part combattre à Milan où il bat Ernesto Formenti, puis à Montréal pour quatre combats. L’année suivante, il connaitra cinq revers consécutifs. Il s’en relève de la plus belle des manières en partant conquérir l’Angleterre, le pays de la boxe. « Il était plus connu là-bas qu’en France », se souvient son ami Riri. Les journaux anglais l’avaient surnommé « The Jinx », ce que l’on peut traduire par la scoumoune, la poisse ou le mauvais sort. Jusqu’en 1962 et la fin de sa carrière, il aura disputé une vingtaine de combat chez la reine pour des victoires de prestiges face à des grands noms tels que Dave Charnley, Johnny Van Rensburg, Sammy McCarthy, Willie Loyd, Willie Toweel ou encore Billy Spider Kelly. Guy Gracia a aussi combattu en Suisse, en Algérie ou à Cape Town, en Afrique du Sud, pour une revanche perdue face à Willie Toweel. Au Palais des Sports de Paris, en mars 1961, il subit son seul KO face à l’américain Solomon Boysaw. Le 29 mars 1962, pour son dernier combat professionnel, il affronte Johnny Cooke et s’incline aux points au stadium de Liverpool.
Guy Gracia aura également fait un retour remarqué à Tarbes, en prenant sa licence au Ring Tarbais d’Henri Péteilh. Un comme back dont la presse locale s’était faite écho : « Hier, nous avons annoncé que le boxeur tarbais Guy Gracia, dont l’étonnante carrière parmi les professionnels fit de lui, il n’y a pas si longtemps, le quatrième poids léger mondial, avait signé une licence au Ring Tarbais… prochainement nous retracerons pour nos lecteurs, l’étonnante carrière de celui qui déplaçait tous les anglais (ceux-ci croyant toujours qu’il serait K.O.) mais qui battait tout le monde ». Guy Gracia est mort à Tarbes en 2002, il était âgé de 73 ans.
Son bilan professionnel est de 76 combats, 50 victoires dont 16 par KO, 20 défaites dont une seul par KO et 6 matchs nuls.
* Le « Wonderland » tarbais
Au début de XXème siècle, on appelait Wonderland une salle ou une école de boxe créées sur le modèle du Wonderland anglais de Whitechapel à Londres. Le Wonderland est une sorte de pépinière à champions. Il y eut le Wonderland de Paris, dès 1907, qui est considéré comme le berceau de la boxe anglaise en France. Par la suite, de nombreuses villes reprirent cette appellation, Tarbes y compris.














































































